En quittant l’hôtel l’an dernier, j’avais laborieusement fait part des quelques troubles dans lesquels m’avait mis ce jeu étonnant (encore merci, la fée). Je m’étais fait engueuler, puis j’avais été écouté. Mais le sujet du trouble ne m’a pas quitté depuis. Qui parle ? ou plutôt qui écrit ? Réellement ?
1 - le virtuel qui nous bouffe par les pieds
Je défendais l’idée simple à l’époque qu’un blog, c’est du virtuel ; et que le virtuel a moins de consistance, de réalité que… la réalité. Idée simple et « vraie » ; mais inopérante. Après tout, j’avais été ému, j’avais ri, souri, pendant l’été. Réellement. Et cette idée de « contamination du réel par le virtuel », après tout, ça se passait toujours dans le même sens : donc il suffit d’être quelqu’un d’équilibré et de solide ; quelqu’un qui socialise sans problème (comme sont toutes mes lectrices --je ne mentionne même pas les lecteurs) pour que rien ne se passe. Tout est normal. Tout est sous contrôle. On peut rire premier degré.
Et puis --et puis en un an, j’ai écrit des bouts de blogs et surtout j’en ai lu. Des quantités. Des bizarres et des très beaux. Des beaufs et des élégants. Des cultivés et des bluezy. Et en discutant ce soir avec un allumé Wikiste (existe-t-il des Wikistes éteints ?), je me suis rendu compte à quel point le phénomène s’accélère. Non, tout n’est plus sous contrôle. Oui, la contamination marchera bientôt dans les deux sens. Oui, c’est le virtuel qui va venir nous bouffer les pieds.
2 - Celui qui disperse à tous vents son (vrai ?) passé
Lisez vous Matthieux ? (pas de lien, cherchez le si ça vous intéresse, mais je ne vais pas exagérer ici l’indiscrétion). Je l’ai rencontré deux fois, et ai pris le temps de lui dire combien son écriture m’impressionnait. A l’époque, j’ai joué un peu à son jeu du Jeudi. Il se baladait entre ses copains et sa mère (est-ce sa mère ?)qui était malade (est-elle malade ?). Puis je me suis arrêté, littéralement interdit. A mesure que sa mère souffrait plus, symétriquement, il liquidait son enfance et sa jeunesse, retrouvant pour les disperser des cahiers intimes. Et n’écrivant plus que sur elle, sur lui, et sur quelques personnes (je suppose ) de sa famille ; donc faisant partie de ce passé.
Je suppose que c’est vrai. Je veux dire : il y a trop peu de fiction dans le ton, dans les détails, dans le cru pour que le lecteur ne soit pas pris, noué par cette entreprise de démolition : il perd les cahiers de son journal intime de telle façon qu’on les retrouve, mais plus tard. Il cite un « français en Nouvelle Zélande » et je suis allé vérifier le nom (une jeune fille bin gentille, semble-t-il). Il liquide. Et c’est son blog (virtuel) qui liquide sa réalité (réelle). Tout ce travail qu’on appelle bêtement auto-analyse, c’est ici que ça se passe. Et c’est lui ? ou c’est un autre lui ? Aimerait-il que ses clients sachent il est ? Et d’ailleurs savons nous qui il est ? Malgré le poids de ces messages lancinants ?
3 - effacer les conversations de bistrot
C’est à lui que je pensais en parlant ce soir avec mon Wikiste dans un bistrot. En y ajoutant le temps. Mon Wikiste allumé m’expliquait qu’il travaillait à un projet fractal qui consiste à permettre aux « gens », vous et moi, de publier de façon indépendante de quelque plate-forme que ce soit. Après tout, ça t’appartient ce que tu écris ou publie. C’est toi. Donc si tu as envie de te retirer, en retirant même les commentaires que tu as laissé chez des copains, tu dois pouvoir le faire. Ah bon. Et le passé aussi, tu l’effaces ? Bin oui, pourquoi pas. Et moi d’imaginer aussitôt le petit bouton sur mon blog qui me permettrait de décider : allez, cette discussion sur ce blog XY était sans intérêt, je vire mes comments, il est trop con, il ne mérite pas de les garder.
Ou plus encore : j’ai envie de changer de personnalité : tous mes billets de mauvaise humeur et de mauvaise foi, zou, à la trappe. Ça, c’est bien. On revient enfin à l’authentique conversation de bistrot. On est pêtés, on raconte des conneries, mais pas de risques parce que pas de traces. Demain j’aurai oublié, et lui aussi.
Mais le problème, c’est que son truc n’existe pas. Scripta manent, images comprises : tout peut servir de preuve contre vous, désormais, si vous vous laissez aller à écrire des trucs méchants, ou désagréables, ou pas dans la norme. On sait déjà que les recruteurs font un tour sur Google pour en savoir plus sur les candidats. On sait aussi que les logiciels de reconnaissance d’image faciale sont devenus tellement puissants qu’ils seront bientôt capables de reconnaître un visage sur FlicRRR parmi des milliers. Si, outre le bistrot, vous participez à la fameuse Spring Machine des étudiants américains, voilà une bonne façon de vous retrouver, mesdames, les seins nus devant votre futur recruteur. ET 20 ans après devant vos enfants pré-pubères.
(qui eux mêmes se feront chopper par les parents de leurs promises à l’aide de compilations de leurs messages sur MySpace)
4 - C’est moi ? ou c’était moi ? ou ce sera moi bientôt ?
C’est ça qui m’intrigue : la différence radicale entre l’écrit (c’est réel) et le parlé, ou les autres modes de communications (mes grimaces et mes sourires quand je le croise). J’étais pêté, j’ai déversé des torrents d’arguments ténébreux sur un blog, j’ai bluesé des poëmes érotiques, j’ai regardé l’un ou l’autre d’un regard lubrique, et je n’ai pas envie que mon recruteur le sache. C’est moi, ou plutôt c’était moi, ça fait partie de moi, et je l’ai relégué dans une endroit obscur. Comme quand je retrouve de vieille lettres d’amour, et qu’à l’aide de souvenirs flous, je souris seul en me disant : hé bé, tu devais être un peu déglingué pour être transi à ce point !
Tout ça était resté intime. Mais ça ne l’est plus, du moment que le papier des lettres n’est plus enfermé dans un tiroir ; et que le stylo lui même s’est mis à recopier sans te demander ton avis. Blog ou mails, tout est devenu public.Et indexé quelque part sur des disques durs que je ne contrôle pas.
5 - Et je le fais pendre
Donnez moi six phrases d’un homme et je le fais pendre, dit l’adage. Tout devient preuve, à charge plus souvent qu’à décharge. On a connu, nous autres Carnetiens, une remarquable exception avec Garfieldd : le fait que ses écrits, même son blog fermé, restaient disponibles à ceux qui voulaient se rendre compte par eux mêmes l’ont « sauvé » en quelque sorte : du moins auprès de celles et ceux qui voulaient voir et savoir avant de soutenir. Ce qui était essentiel, car le sortait d’un ghetto de soutiens à priori (encore une histoire de pédés) pour élargir vers l’injustice tout court.
Mais en général, ça marche dans l’autre sens.
6 - Donc il ya intérêt à surveiller de près les enfants et le virtuel qui devient la réalité
On va s’en apercevoir, peu à peu. Je veux dire qu’il faudra expliquer à nos enfants que désormais , faut faire gaffe. Pas d’injures, pas de sexe, pas de substances illicites sur les blogs et les futurs néo-blogs fractaux. Au contraire, une image lisse et constante, sous contrôle. La réalité, elle est là. Si tu veux entrer dans une bonne école, souviens toi que GoogleFlic te surveille depuis ta première faute d’orthographe. Les frontières de l’intime rétrécissent dangereusement. Même quand je mets mes doigts dans mon nez au bistro, y aura quelqu'un pour me prendre en photo avec son téléphone portable. Qu’est ce qu’il reste ? Si, pêter dans mon lit (j’en profite pendant que mon cher amour est à Dubaï)